MAXIME BAGNI : POUR REFUGE LA SCULPTURE, Lou-Justin Tailhades, extrait du catalogue Bonsoir Mémoire, 2023
« Tout Public » est une série de sculptures-installations de Maxime Bagni dont la poésie elliptique du titre laisse penser que tout y est public ou bien pour le public ou encore pour tout public.
D’un côté, un vestiaire constitué de douze casiers transparents reproduit un mobilier public et en particulier muséal que l’artiste a fait réaliser par une entreprise spécialisée. Sur chaque casier, une clé donnant accès à la consigne dont on pourrait s’emparer pour privatiser les quelques objets que l’on choisit de laisser provisoirement hors de nos poches. Si un des casiers est laissé ouvert, les frontières entre extérieur et intérieur, public et privé et les limites entre les identités sont partout rendues floues et caduques dans cette structure qui abolit la possibilité d’être propriétaire. La critique institutionnelle (1) n’est pas loin comme les ready-made appartiennent à tout le monde (2).
Dans la sculpture, pourtant, aucun objet réel mais uniquement leur absence signifiée par des moulages, des empreintes, des réplicats réalisés en savon comme des souvenirs et des traces d’une réalité précaire et en cours d’érosion. L’odeur prédominante force à avoir le nez dans la sculpture, presque entraîné dans l’intimité d’une salle de bain. La foule d’objets (3) constitue ensemble un corps que la sculpture compose déjà par sa hauteur, presque humaine : des cale-portes et débris à la base, des contenus de poche, portefeuilles et formes organiques rappelant des genoux au centre, des débris de verre, sortes de poumon et objets illicites et dangereux un peu plus haut, puis au sommet des fossiles-oreille, bouchons d’oreille, dossiers, enveloppes qui symbolisent l’écoute, la pensée et la parole. Ce corps ainsi signifié se construit dans la vulnérabilité d’un matériau, le savon, qui pour paraphraser Francis Ponge a beaucoup à dire et qui cherche moins à évoquer la propreté - du corps ou du langage - que l’usure et la transformation, en bref la fragilité qui nous caractérise et nous guette.
De l’autre, une bibliothèque de sept étages, Le droit d’avoir froid, sans aucun livre mais imprégnée d’écritures et gorgée de couvertures couleur terracotta comme en signe d’une connaissance réchauffante et d’une littérature de survie. L’héritage de Joseph Beuys (4) y est sensible en particulier les couvertures qui rappellent le feutre gris et les Croix-rouge de l’artiste. Sur les parois de la sculpture, des mots hâtés au crayon invitent le public à l’action qu’il s’agisse de « se trancher soi-même une couverture », « couvrir un autre », ou de « se tromper ». Ces incitations et listes d’action sortent la sculpture de sa fonction simplement esthétique pour la rapprocher d’un dispositif effectif voire d’un abri : quiconque peut s’emparer d’une couverture. L’ensemble des inscriptions forme sinon un poème ou un protocole de lecture, une narration et un manifeste qui est le sujet de la bibliothèque : derrière Le droit d’avoir froid, une première personne du pluriel qui intime au public le fait de pouvoir « geler dans les poches retournées », « avoir de la fièvre », « ne connaître aucun lieu au monde que la poussière n’atteint pas ». La sculpture est à proprement parler palliative. Soucieuse de vulnérabilité et de soin, l’œuvre invite également à mettre le savoir en doute par un triple caviardage : l’indication « une bibliothèque / une sculpture / un vestiaire » assume un sens et une nomination encore inépuisés. Sans refuser entièrement ces termes, l’œuvre invite ne pas arrêter la pensée et mettre en péril les tentatives de définition trop évidentes ou hâtives.
Sculptures de refuge, structures de l’urgence, les deux pseudo-mobiliers de Maxime Bagni engagent l’un comme l’autre la fiction d’une détresse, celle de la perte d’identité et de la dignité. Derrière l’apparente froideur (5) des objets, derrière les mots, se terre une certaine condition humaine face à laquelle la sculpture se propose et se dresse dans une attitude compensatrice et réparatrice. Il s’agit ainsi pour tout public d’avoir le droit de ne plus jamais avoir froid.
(1) La critique institutionnelle est un mouvement formulé dans les années 1980 à New York par les critiques d’art américains Benjamin Buchloh, Craig Owens et Douglas Crimp, auteurs de la revue October.
(2) Nom que l’artiste conceptuel Philippe Thomas donne à l’agence qu’il ouvre à la Cable Gallery à New York en décembre 1987 et qui permettait à tout acheteur de devenir auteur de l’œuvre acquise.
(3) L’artiste a notamment réalisé plus de 1500 clés en savon.
(4) La couverture fait partie des motifs présents autant dans la mythologie de l’artiste que dans l’œuvre et notamment dans la célèbre performance I like America and America likes me (1974).(5) On a distingué dans l’art conceptuel différents styles ou tons, considérant qu’il existait un art conceptuel froid, un autre chaud, en allant même jusqu’à parler d’art conceptuel sec ou mouillé. S’il fallait définir Tout public et plus largement le travail de Maxime Bagni, je crois que la dernière serait la plus adaptée. L’eau y est convoquée autant à travers le savon que le motif de la couverture..»
Lou-Justin Tailhades, 2023