OBJETS-SITÉS, Maxime Bagni, 2020
« J’emménage dans ce nouvel atelier. Il se situe le long de la grande Prenzlauer Allee, lorsque l’on vient de Berlin-Prenzlauer Berg et qu’on se dirige vers le nord de Berlin, puis hors de la ville, vers le lac de Weissensee. C’est un atelier entre la ville de Berlin et l’extérieur, dans des faubourgs industriels. L’espace où je travaille est situé à un haut 3e étage. C’est une pièce rectangulaire de 20 m², symétrique, avec du linoléum et des murs blanc crème. Un immense radiateur est placé sous le mur aux baies vitrées donnant sur la cour. Cela donne sur le grand terrain vague d’un chantier abandonné.
J’ai cette vue immense, aux mille détails. Ce grand carré de chantier est dégagé aux 4 coins cardinaux. En face, le vis-à-vis le plus proche se situe à au moins 500 mètres. L’aile nord de mon bâtiment cadre la vue à 50 m à droite, dans le champ de vision depuis l’atelier. Je vais à l’atelier tous les jours, je n’ai pas apporté de travail ou de projet en cours, j’avais tout déposé à Paris. Je suis là face au chantier avec mes outils. C’est le désert, le vide, c’est parfaitement immense et plein. Je vois le bâtiment, je vois les variations de la lumière au long de la journée. J’ai installé un caméscope à la fenêtre, je vois la terre du chantier sur laquelle résident des objets transformés par le temps et les intempéries. Je filme tout, la moindre bourrasque de vent, les matériaux étrangers qui viennent se déposer dans les flaques d’eau. Je reconnais chaque heure de la journée à la lumière du crépuscule qui monte, je suis étonné par les tempêtes.
Je remarque de plus en plus précisément les matériaux qui gisent sur le sol en terre. Il y a un grand poteau, il y a une poutre de chantier, une petite bûche, et quelques planches de bois. Ces dernières sont disposées à plat, elles ressemblent à des portes de placard, leur matière blanche ruisselle avec l’eau et la lumière. Le chantier s’offre comme un théâtre, ma perspective est irréelle, elle place comme une image cette terre tendue qui contient ces objets. Les jours passent et personne ne déplace un centimètre de cette terre. L’eau creuse un peu plus les traces laissées par les camions, le cadre se découpe, le contraste augmente avec le soleil, une image se profile, elle est de plus en plus nette. Je zoome avec le caméscope, je rentre dans la matière, plus proche, je perçois les scintillements, je perçois les matières brouillées. Cette image abstraite est ma référence pour les détails, une lunette vibrante où fourmille ce qui en apparence est inerte. Je dois échanger, je décide que je vais imiter ces objets que je perçois dans la distance.
Les jours passent, je suis avec les poutres de chantier à section carrée achetées dans la scierie du quartier. Ma gamme d’outils est simple, pour répliquer le poteau rond, je passe des journées à sculpter avec des ciseaux dans les poutres. J’estime les mesures, je ressens la matérialité. C’est le besoin de prendre les objets qui crée leur corps. Plus j’ai besoin de les avoir dans l’atelier, plus je donne forme avec acharnement, recréant les pastiches neutres, blanchâtres, des objets du chantier. Et puis à un moment, quand j’ai eu fini les sculptures, j’ai allumé le caméscope, j’ai fait un plan fixe sur toute la largeur du chantier. Je suis descendu un matin très tôt. J’ai commencé à prélever les objets en marquant leurs positions à l’aide de piquets en bois.
Après avoir prélevé les originaux et les avoir couverts de couvertures de transport grises, j’ai allongé mes répliques au même endroit. L’eau terreuse a tout de suite infusé leur peau claire. Elles se sont dotées d’une histoire immédiate. Mes répliques se sont situées là, sans déranger le moins du monde l’équilibre qui devait sûrement régner depuis l’abandon du chantier. Qu’ont vu les habitants depuis les fenêtres qui donnaient sur cette image trafiquée : un même jour différent, une chose semblable et nouvelle ? J’ai senti que la seule différence résidait dans le poids. Le poteau métallique était lourd, difficile à rapporter après l’échange. Dans toute l’économie de cette substitution, j’ai pu tromper l’œil et la main, mais quel sens perçoit donc ce poids qui diffère ?
J’ai la conviction qu’une simple balle en plomb du même poids m’aurait fait échanger la mémoire de cet objet contre un autre, qu’importe leur différence formelle. Je suis redescendu de nuit cette fois. C’est une opération que l’ombre favorise. J’ai percé les nœuds du bois avec une scie cloche. J’ai incrusté ces crevasses cylindriques par des poids de métal, le même genre que ceux plus larges qu’on trouve dans les vieilles balances mécaniques en cuivre ou en laiton.
Maintenant la réplique est idéale. Je n’ai pas créé de trompe-l’œil. Oui, ce qui est expressif, c’est la présence physique. Mais le secret, c’est le poids de quelque chose qu’une autre vient remplacer. On pourra toujours l’enrober dans une peau creuse pour tromper les passants, mais pour se tromper soi-même, ce qui compte, ce sont ces petites billes en plomb qui ruissellent dans les espaces vides. »
Maxime Bagni, 2021