NO LIGHT ZONE, texte du catalogue d’exposition Réorganisation rapide du territoire, 2019
« En mai 2019, l’exposition au sein du pavillon des Beaux-Arts de Nantes dans le Suncheon Bay Garden s’est articulée autour des enjeux de perspective et de représentation du conflit coréen et de sa frontière : La Zone Démilitarisée (DMZ).
Dans ce paysage de guerre, à la déambulation touristique organisée, la jubilation de se rapprocher de l’interdit est illusoire, car elle prend place au sein d’une frontière aux points de vue limités et par conséquent contrôlés.
Ces problématiques trouvent un fort écho dans les paradigmes inhérents à l’espace d’exposition traditionnel, dont la perspective sur un objet dépend de choix idéologiques étroitement liés à la circulation du regard et du corps.
À la rencontre de ce paysage, il a paru important de marquer le lien qui entremêle la situation géopolitique des deux Corées dans cet espace de biodiversité effervescente au sein du plus pur paysage de réserve naturelle et de culture de la terre. Quand a été proposée l’idée de faire une pièce dans un pavillon français, attenant à un jardin à la française, il est devenu évident qu’il fallait prendre en considération la charge de notre propre rapport à la culture coréenne, concernée, référencée, empathique, mais aussi « myope » à l’égard du vécu de la guerre de Corée et de ses conséquences culturelles.
No Light Zone reproduit au sol, dans un espace de 10 m2, une cartographie de rizières et de champs d’agriculture sud-coréens, limitrophes à la Corée du Nord. Cette topographie s’élève de 2 cm dans une dalle d’eau coulée au sein d’une structure étanche.
No light zone est un no man’s land, qui induit de multiples regards, conditionnés par la répartition de la lumière et les reflets de l’environnement à la surface de la sculpture. La pièce s’étend à plat à travers une salle de l’espace d’exposition, fait corps avec le sol et fait frontière. Cependant elle n’est pas une frontière coercitive, ni un obstacle érigé, mais interroge plutôt la retenue du public ; la pudeur de traverser un espace d’eau inoffensif soulève une question interpellante : qu’est-ce qu’une frontière consentie ?
Ainsi No Light Zone est un « lieu entre », dont l’orientation à la lumière induit deux regards, l’un où la matière de l’œuvre est absorbée et peu perceptible, et l’autre où la réflexion de l’eau est un point de vue sur l’extérieur du lieu d’exposition. La surface de l’eau, à la fois immobile et vivante, agit comme un miroir fragmenté, brouillant et perturbant les reflets. Un spectateur regardant l’œuvre depuis un bord est confronté à l’image diffractée du côté opposé. Invitant le public à enlever ses chaussures pour être traversé, No Light Zone est un non-site, où le spectateur peut se déplacer à sa guise et n’est soumis qu’à sa perception corporelle de l’espace, et à sa propre retenue ».